Depuis toujours, j’utilise l’énergie du cosmos, qui conduit tout ce je vois à disparaître, et tout ce que je ne vois pas à apparaître, pour maintenir l’illusion que je suis une entité propre, séparée de la totalité. Une grande fascination du sujet (invisible) pour l’objet (visible) s’exerce au point où le sujet s’identifie complètement à l’objet. Ce qui apparaît est capté par l’entité pour créer de l’identité. Le sentiment qui maintient cette entité, attachée à tout ce qu’elle pense être, est la peur de ne rien être.
Maintenant que je vois que je ne suis pas ce que je vois, et que je suis ce que je ne vois pas, je dirige l’énergie dans un tout autre but. Je me sers de tout ce qui disparaît pour maintenir ce qui n’est pas, et qui maintenant, me définis paradoxalement en tant qu’être. Ainsi, j’identifie ce que je ne vois pas à ce que je suis en tant que moi. Je fais de mon entité propre, une absence d’entité. Le sentiment qui maintient cette entité, maintenant absence d’entité, est la peur d’être quelque chose.
Si je comprends ce que je ne vois pas comme étant un vide, et que je définis ce vide comme l’essence de moi-même, j’identifie également ce vide à moi-même, par habitude d’être quelque chose, fusse-t-il absence de quelque chose.
Le « moi » est alors devenu une super-entité inattaquable : le vide. Nous pensions avoir achevé la quête de ce que nous sommes en buttant sur notre absence. Nous nous servons en réalité de l’absence comme d’un dernier refuge pour faire barrière à la réalité.
Si l’on conçoit le vide comme existant, c’est-à-dire si on le ramène à ce que l’on connaît, à ce qui existe, alors on est tenté de s’identifier positivement à lui. En le matérialisant de la sorte, on bloque le processus dynamique de la vie et on s’enferme dans un cage encore plus résistante que celle faîte par nos propres projections.
Le processus d‘investigation, tant qu’il ne s’articule pas sur cette double négation (à savoir que le vide n’existe pas), conduit à une puissance d’abstraction telle, qu’il menace à un moment la simple vérité de ce que nous sommes sur terre : des êtres humains doté de sensorialité, d’émotions, de désir, et de capacités mentales. Il menace également la relation. A qui pourrais-je parler, si je ne suis que l’inconnaissabilité de ma non-existence objective et toute puissante, si ce n’est qu’à des projections de moi-même, qui donc, n’existent pas ?
En fait, nous sommes tentés de nous arrêter en chemin, en raison de l’incroyable pouvoir de fascination de cette station intérieure qui consiste en l’expérience de l’absence et du détachement. Plutôt que de pousser l’investigation jusqu’à faire voler en éclat cette toute puissance illusoire de l’absence, nous essayons de nous y installer et commençons peu à peu à refouler la réalité objective, à la trouver indigne de l’absolue quiétude que nous pensons avoir trouvé de l’autre coté du miroir. Nous restons derrière l'écran plutôt que de le traverser d'instant en instant. C’est une manière de bâtir un ego spirituel ultra puissant, et très difficile à déboulonner par la suite.
Le piège de s’identifier à l’absence réside dans le fait de croire que toute chose m’appartient, parce que je suis bel et bien absence de quelque chose, et donc l’aboutissement logique de l’éclatement de tout ce qui est en ce qui n’est pas. C’est une manière de se positionner au centre de l’univers, en refoulant chaque chose qui pourrait contredire cette toute-puissance de l’absence.
Or, une intuition saine consiste à percevoir à ce niveau la proposition inverse, et la vivre non pas comme une logique de l’esprit, mais comme un élan de l’âme : j’appartiens à toute chose.
Dans le premier cas, je ramène tout à moi, je fais taire le monde, j’annule tout élan d’exister, je prends.
Dans le second, je m’offre, je reconnais ce que je suis, j’accompagne le mouvement de la vie, qui est une sublime extériorisation de la conscience, je donne.
La conscience n’a plus besoin de la béquille de l’absence pour être délocalisée, elle l’est par un élan d’amour vers la totalité. Et l’absence apparaît alors sous un autre jour, elle n’est plus un moi sublimé, mais une présence cachée à laquelle j’appartiens.
M.

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