La transmission de l’intransmissibleL’apprentissage de la magie inconnue passe par l’effort de pratique et nécessite avant tout un phénomène de lignage, de transmission spirituelle.
La lignée de transmission de la magie inconnue est composée d’êtres humains ordinaires, parcourant d’une manière impersonnelle, selon la Même Volonté du Non-né, leurs voies personnelles. Il ne s’agit pas d’un
corpus de doctrines, ni même d’une organisation vouée à un culte commun ; dans un vocabulaire occultiste, nous irons même jusqu’à dire qu’il ne s’agit pas d’un égrégore. Certes, nous commençons à avoir une mythologie commune, à la fois séculiaire et universelle, faite d’expériences accumulées, veillées ou oubliées, mais le terreau de base de la tradition transmissive de l’inconnu n’en est nullement affecté. Il est
précisément inconnu. Bien qu’il soit nommé, invoqué, et servant de repère à chacun, il n’en demeure pas moins
totalement inconnu. Les plus grands maîtres de la lignée ne l’ont jamais ne serait-ce qu’effleurer. A vrai dire, nous pourrions distinguer une hiérarchie de nos grades et qualités inversement proportionnelle à la prétention de chacun à toucher du doigt l’ineffable mystère. Le maître de la lignée inconnue est celui qui a abandonné toute prétention, consciente ou inconsciente, à connaître l’inconnaissable, et de fait, demeure ouvert et disponible à ce qui est. Son regard n’est plus tourné vers l’extérieur, vers le moyen de transmission, vers la méthode ou la nécessité de celle-ci, mais uniquement vers l’intérieur, c'est-à-dire vers
notre espace ouvert. Il s’agit, la précision mérite d’être faite, non pas d’un état absolu, mais bien d’une technique, d’un placement de l’esprit, permettant une efficacité de transmission : ce que l’on nomme
la contagion. En effet, il sait bien que s’il choisit, prépare et invente des subterfuges pour faire « évoluer » un aspirant à la connaissance inconnue, cela sera voué à l’échec. Ainsi, il s’adonne au non-agir. Un non-agir qui n’est ni un
laisser-faire ni un
intervenir. Un non-agir qui vise à réprimer consciemment les intentions d’actions lorsqu’une situation se présente et pourrait aboutir à une « erreur ». L’erreur est corrigée par l’influx d’intention coupé net, et remis entre les mains de l’inconnu, seul véritable maître de lignée. Lorsqu’une « victime » de l’Eveil apparait, nous nous en remettons toujours à l’inconnu, afin que l’exploration intérieure ne soit pas perturbée par les volontés de chacun. Les situations, lorsqu’elles apparaissent d’elles même, sont plus précieuses que tous les grimoires magiques. Le courant passe, et sans obstacles, la propagation est possible. Le silence fonctionne parfaitement à cet égard, et constitue dit-on, le plus grand des
gurus.
Les véritables progressions magiques des membres de la lignée ont ainsi la saveur de l’accidentel. Une série de compréhensions métaphysiques, dont les obstacles ont été écartés par les effets contagieux de celle-ci, se succèdent, et laissent place à une forte impression d’évidence. Et cette dernière s’incarne véritablement dans l’acte magique. La précision d’une telle compréhension trahit son origine surnaturelle, et dépasse de loin les influx mentaux ordinaires. En présence d’un membre de la lignée, « réquisitionné » et élu pour la maîtrise, l’initiation, puisque c’est bien de cela dont il s’agit, s’effectue d’
esprit à esprit.
Nous ne pouvons cependant nous arrêter à de telles abstractions vertigineuses. Nous remarquons jour après jour la richesse des phénomènes de lignage dans leurs dimensions humaines, ordinaires, matérielles. Si nous considérons que l’Esprit seul suffit, et c’est pourtant le cas, alors nous sommes tentés de nier la nécessité d’une transmission de maître à disciple, de personne à personne. Cependant, qui d’autre qu’un maître humain, incarné, connu, vécu et senti, en ce monde, sur cette terre, à notre époque, dans notre univers quotidien, pourrait nous aider à vivre l’Arcane ? Les chimères de nos systèmes de représentation, nos complices imaginaires, connus et archiconnus ? Sûrement pas. Jaïs me rappelait l’allégorie tantrique de la théière et de la tasse. La théière (le guru) verse le thé dans la tasse vide (le disciple), ainsi la tasse est remplie. «
Et si le thé tombait du ciel ? » lui répliquai-je. «
C’est une pierre qui tomberait peut être, par accident, dans ta tasse… ».
Il ne s’agit pas de rejeter les techniciens autodidactes, les mystiques ayant bénéficié d’illuminations par leur travail de solitude, ou encore les pionniers de l’expérience magique, bien au contraire. Mais demandons-nous donc QUI nous a transmis cette connaissance ? Est-ce par notre propre travail ? Recevoir implique un donneur et chaque avancée véritable engendre un sentiment de gratitude : reconnaître ce qui nous a été
totalement offert. Jamais nous ne devons nous concentrer sur notre effort, c’est une bassesse magique, et un mauvais placement de l’esprit, Jésus le rappelle constamment dans les évangiles. Nous avons toujours à remercier
Quelqu’un, pour rendre hommage à la loi d’altérité, et ayant choisi
la voie de l’humain, c’est toujours vers Toi que je me tourne. Cela donne un coup fatal à une idée commune à notre époque : il est possible, juste et valable de se «
faire soi même », de récolter les «
fruits de notre propre effort », sans l’aide des autres, et bien évidemment, au passage, en glorifiant son nombril. L’
Avadhût (un saint hindou éveillé, se situant au-delà des contingences) parle dans le
Bhâgavata Purâna de ses 24 gurus (l’océan, le papillon, etc…) auprès desquels il a obtenu la connaissance du
Brahman. Mais nous ne sommes pas un
Avadhût, et nous devons commencer par le commencement, c'est-à-dire avec ce qu’il y a de plus proche de nous, à savoir un être humain. A partir de là, lorsque le lignage est activé, lorsque la transmission s’effectue de personne à personne, nous pouvons nous aventurer dans les formes plus subtiles du
Guru, qui ne resterons à jamais que Ses formes, lorsque l’on développe le
Guru Yoga. Nous n’apprendrons de la nature, des arbres, de la nuit et du silence, que si nous avons appris préalablement de notre Maître. Précisons également qu’il y a une différence énorme entre se faire croire qu’un arbre nous enseigne et ENTENDRE ses enseignements. À une époque ou l’ingratitude fait loi, la reconnaissance traditionnelle du Maître est d’une puissance magique inouïe. Nous en revenons au fait que la magie inconnue n’est pas une excuse. Toutes les justifications métaphysiques ne pourront jamais remplacer la nécessite matérielle d’un
maître pour un disciple. Il y a une responsabilité personnelle dans la conduite d’une tradition, de même qu’il existe des règles à suivre pour celui qui en recherche les bénéfices. Imaginez un pape qui cesse de faire la messe sous prétexte qu’il saisisse d’un éclair spirituel fulgurant la qualité essentiellement vide de tout acte ! De même, même s’il n’y a rien à transmettre, même si la tradition inconnue reste la voie de chacun, même si l’Eveil ne concerne que
Nous-Même, même s’il n’y a ni maître, ni disciples, reste les impératifs de notre monde et de ses cycles, de notre «
basse » contingence et de ses besoins les plus ordinaires et les plus simples, qui sont le plus souvent les plus efficaces et les plus nobles! Ainsi nous nous repérons entre nous, à la manière dont nous nous comportons face au sacré. Allons nous jouer les Grands Rois de la Magie de l’Eveil, au dessus de tout besoin, ou allons-nous accepter certaines règles de transmission qui impliquent notamment la reconnaissance directe et frontale d’un être plus grand et plus sage que nous, perçu en ce moment des plus sacrés, comme la seule réponse à notre cri de l’âme ? De tous les lecteurs des travaux de la lignée, qui remontent à des décennies, et reconnus de qualité par de nombreux spiritualistes de traditions, d’horizons différents, et parfois opposés, seule une poignée a osé frapper à la porte du
Terrain. Dans le fond, on préfère relire les philosophes taoïstes et faire de la chaos magick solitaire dans son petit chez soi, plutôt que de mettre les pieds dans le plat et de demander des instructions.
Youtube et
Wikipedia suffisent à la médiocrité magique ; à quoi bon aller chercher auprès d’un maître ce qui est présent dans les livres ? Mon expérience personnelle accorde évidemment une place de choix à la lignée inconnue, à celle de mes maîtres et amis. Mais je ne me méprends pas, je reconnais, du point de vue ou je me place, le
mécanisme même de toute transmission traditionnelle, notamment le regard du disciple, orienté dans une direction bien précise, afin qu’il puisse justement se montrer digne d’en être un! Il touche le soleil radieux d’un être représentant le grand
Mahamudra sur Terre, élu par l’intime de son Cœur. Peu importe qu’il s’appelle Trois fois Ananda ou Jean Michel… Il s’approche et dit «
S’il te plaît », il s’incline et nettoie avec joie ses toilettes. On critique les Maîtres spirituels et leurs scandales modernes, les traditions ne remontant pas à 150 mais à seulement 50 ans (quelle grande différence pour l’histoire éternelle du Cosmos !). On oublie que toute tradition ne remonte dans sa chaine initiatique qu’à Dieu Seul. Et goûter à cela, c’est élire dans notre corps, un être Vivant et Enseignant. Qui critique donc les disciples ? Vous voulez tuer les maîtres, vous devrez ainsi apprendre à vivre dans votre bêtise et votre autosuffisance ! La phrase : «
Si tu rencontres le Bouddha, tue-le » est faites pour des disciples bouddhistes aguérris et non pour des adolescents anarchistes ayant encore des comptes à régler avec l’autorité de leur père. D’ailleurs la citation complète est : «
Si tu rencontres le Bouddha, tue-le, mais avant, tourne sept fois ton bol ».
La tempête du courroux s’étant calmée, revenons aux modalités de transmission. Nous travaillons dans le but de la complétude et de l’excellence, nous décelons ainsi l’activité du maître au niveau des
trois centres, le ventre, le cœur et la tête. Dans le cadre de la transmission de la magie inconnue, nous avons reconnu différentes expressions de celle-ci, à la manière des différentes
diksha (initiations) répertoriées par les maîtres tantriques : le mantra donné à l’oreille (le son), le contact physique (le toucher), le regard (la vue), l’enseignement intellectuel (la reconnaissance dialectique), les initiations rituelles, le silence…etc.
Nous pouvons repérer une transmission au niveau de la tête par un soudain apaisement des pensées, accompagné du fleurissement de l’activité
pneumatique. En résultent souvent ce que l’on appelle dans la lignée «
des bouffées de sagesse spontanée ». Nous perdons les repères du connu par l’intrusion d’une ténèbre : «
Et si tout ceci allait bien plus loin que je puisse le voir ou le croire ? ». La brèche étant installée, c’est la situation, non-moi, qui prend le contrôle et annonce ce qu’Elle a à dire. Intégrer, digérer la quantité colossale d’informations acquises par cette forme de gnose prends parfois des décennies.
Sur le plan du cœur, dans le sentiment, la gamme des émotions humaines est expérimentée par un contact avec la lignée transmissive. C’est un véritable chaos ordonné, le monde astral dans lequel notre lien à la lignée prend différentes teintes émotionnelles, recouvre différents champs oniriques. Nous touchons à l’Inconnu lorsque nous écoutons réellement notre cœur. Peu importent les raisons, les sécurités de nos références passées, lorsque je suis en
Présence de Cela. Voilà l’attitude de l’Amoureux. Son regard est concentré sur l’objet de son Amour, et l’Amant, revêtu du voile de la Connaissance, ne se révèle qu’à la pureté du sentiment. Laissons Jean Luc, parler du positionnement du disciple : «
Tu manges mon cerveau à la petite cuillère, tu es ma porte ouverte sur l'épignose. Puisque tu es l'inconnue de toute magie et la magie de toute inconnue, je ne puis te savoir, mais vois combien mon cœur brûle de ton feu et te connait ». C’est à la fois une voie d’accès à la dimension pneumatique du sentiment, mais également une protection qui empêche toute récupération technique de l’apparente efficacité rationnelle d’un contact aseptisé d’
esprit à esprit. Ainsi, on ne regarde pas les qualités magiciennes d’un aspirant à la tradition inconnue, mais uniquement ses qualités humaines.
Enfin, dans le centre du ventre, c’est toutes les fonctions du corps qui sont en éveil par la transmission. La tradition inconnue est panthéiste, dans le sens ou elle reconnait dans la nature, à savoir chez l’être humain, dans le fonctionnement de son propre corps, le fait de manger, de sentir, de déféquer, de roter, de copuler, une sagesse inouïe. Plus que cela, elle admet bien volontiers que Celle-ci, qui n’est autre que la Déesse même pour de nombreuses traditions, est Elle-Même l’Inconnu. Le corps se sait paradoxalement non-moi. Il n’érige aucune barrière mentale entre ceci et cela, n’invente aucune hiérarchie céleste ou hiérarchie naturelle, il est, et cela suffit pour que soit engendrée une infinité de connaissances spirituelles, des compréhensions de mécanismes énergétiques aux résolutions métaphysiques les plus subtiles.
Tout cela, c’est le Guru qui le tient. Vous serez amené à communiquer télépathiquement avec lui, à l’aimer et à le détester, à le toucher et à vous laisser envahir. Cela fait peur, vous préférez la belle photo d’Aleister Crowley sur votre autel ? Je comprends.
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M.
Photo copyright Terre du Dragon 2008, texte copyright Bliss of none 2009